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Les visiteurs du square

Alexandra Fresse - article paru dans A Nous Paris, mai 2002
  Envie d'un brin de verdure ? Fi de la grandeur et des foules de touristes dans les jardins des Tuileries ou du Luxembourg. Entrez plutôt dans l'intimité des squares, ces "jardins de quartier".

Avoir un jardin à Paris, quel rêve ! Peu nombreux sont, de nos jours, les chanceux qui peuvent s'allonger sur leur pelouse privée, les doigts de pied en éventail... Lorsque, dans les années 1850, le préfet Haussmann et son acolyte l'ingénieur Alphand se sont mêlés d'aménager Paris, ils ont détruits, les malheureux, de nombreux espaces verts privatifs. Mais en échange, ils ont mis en place tout un programme qui allait permettre aux classes laborieuses de profiter, elles aussi, d'un bout de nature en ville.

herbe et paquerettes Napoléon III, pendant son exil en Angleterre, avait été fasciné par ces petits espaces verts londoniens appelés "squares". Au fil du percement des nouvelles rues c'en est ainsi une multitude qui jaillirent dans tout Paris. Des "carrés" comme le veut l'étymologie, coincés entre quatre rues, mais pas toujours : le square du Vert-Galant, sur l'Ile de la Cité, est des plus pointus ! L'ingénieur Alphand fit ainsi pousser 24 squares dans la ville en travaux. Le premier d'entre eux fut celui de la Tour Saint-Jacques.

Aujourd'hui, celui-ci accueille moins chic que les redingotes Second Empire. A proximité des bouches de métro du coeur de Paris, le square attire un public des bas fonds. Le gardien le regrette et s'inquiète lorsque les jardiniers retrouvent en outre des seringues dans les fourrés. L'un des premiers squares de Paris serait devenu l'un des plus mal fréquentés ? Ne dramatisons pas : quelques bancs y sont aussi occupés par une bande de vieux messieurs bien polis. Serrés en rang d'oignon, ils conversent calmement, peut-être de ces touristes mal fagotés qui pique-niquent sur la pelouse.

"Bien fréquenté", c'est en revanche ce qu'en disent les visiteurs de square du Temple, "jardin" de la Mairie du IIIème arrondissement. Marguerite, 96 ans, l'affirme en tout cas aussi fort que le lui permet sa voix cassée. Elle s'y rend presque tous les jours, sur le même banc : dos au petit plan d'eau, avec le soleil légèrement de côté, pour ne pas être éblouie... La vieille dame au visage joliment gravé par les ans vient souvent accompagnée d'une amie de sa fille. Elles s'installent là "pour bouquiner", commenter le manège des promeneurs ou tout simplement profiter en silence du soleil. Quelques bancs plus loin, Rachel, de son côté, se donne un projet bien plus précis lorsqu'elle vient au square. Cette "enfant du IIIème arrondissement" fréquente le square du Temple depuis l'âge de 10 ans. Avec, aujourd'hui, ses 82 printemps, elle vient surtout ici "pour faire des connaissances". Elle sait charmer par ses histoires. Les yeux brillants derrière ses verres fumés, Rachel raconte comme elle aime, dans le métro, s'asseoir au milieu des enfants qui vont à l'école et leur chanter quelque chanson d'enfance. D'un timbre cristallin, elle entonne "il était un petit navire". Sa voisine, rencontrée quelques instants auparavant, est conquise. Pendant ce temps, du côté de la rue du Temple, les asiatiques du quartier s'interpellent de bancs en bancs dans une langue qui fleure bon l'Extrême-Orient. Entre les deux mondes, des enfants courent après un ballon rouge...

le sourire de josefine Les enfants, les squares leur offrent souvent une place réservée et certains semblent même faits pour eux. Dans le square René Le Gall, qui longe la rue Croulebarbe au sud des Gobelins, l'aire de jeu est grande et particulièrement colorée : des balançoires, de petits animaux à ressorts, des toboggans simples ou en tunnel, une fusée dans le look de celle de Tintin et, les mamans apprécient, un "relais bébé" dans les toilettes publiques. Dans le nord, le square des Batignolles propose, lui, un tour de manège avec vue sur les rails et une aire de jeu à chacun de ses quatre coins. Le square du Serment de Koufra, à la Porte d'Orléans, a lui aussi son manège pour les plus petits mais aussi une rampe pour rollers et skate, pour les plus grands.

Autre exemple, le square Saint Lambert, près de la mairie du XVème arrondissement. Certains lecteurs trouvent même qu'ici, "il y a un peu trop d'enfants". C'est qu'on y trouve vraiment de quoi occuper les tout petits : le manège avec sa voiture de pompier au fringuant gyrophare, le stand de barbe-à-papa, qui plaît autant aux enfants qu'à leur barbu papa. Et puis il y a le théâtre de guignol. C'est juste derrière le bac à sable, le mercredi et en week end, pour 2,70 Euros. Quand sonne la cloche, des petits garçons en salopette ouvrent de grands yeux étonnés et les poussettes viennent se mettre en file indienne. La séance commencée, on entend filtrer derrière le feuillage les "oui" enthousiastes des enfants.

Parmi les nounous et les mamans, quelques rares messieurs surveillent leur progéniture depuis leur banc. Nicolas, un jeune papa cool, admet avoir de la chance d'exercer un métier où il peut prendre son mercredi. Ainsi, c'est lui qui emmène au square la blonde et délurée Roxane, 4 ans, et sa petite soeur, Aurore, qui n'a que neuf mois. La maman les rejoindra plus tard. Pendant que Roxane gambade et escalade le toboggan, son père avoue : "le but, c'est de les fatiguer, pour que le soir, elles dorment bien".

parc et gens Un peu plus loin, le jean bien ensablé, Thibaut, 14 mois et Juliette, un an, ont, quant à eux, déjà fini la sieste. C'est maintenant l'heure de faire des pâtés, avec la nounou. Quand ils en auront assez, elle les emmènera peut-être sur la pelouse jouer au ballon ou près de la fontaine, s'amuser de la ronde des canards.

Pour avoir une vue d'ensemble de ce fourmillement d'activité, le mieux, pour le curieux, est de rester en hauteur du côté des rues Théophraste Renaudot et Jean Formigé (pour la barbe-à-papa, ce sera de l'autre côté...). En contrebas, l'eau de la fontaine jaillit en ailes blanches et éclabousse les familles qui s'y trempent les pieds. Derrière s'étendent les pelouses où les poussettes se posent, presque toutes bleu marine. Les mamans déploient des châles pour les petites fesses de leur bambin. Un jeune homme torse nu joue de la guitare pour ses copains. Deux fillettes en robe rose se coursent en riant, un petit garçon poursuit un pigeon. Une population très dense par jour de beau temps.

Personnes âgées, enfants en bas âge, ce sont eux les principaux habitants de nos squares parisiens. Et si vous, promeneurs, vous leur rendiez visite ? Vous ne seriez pas un intrus, sur l'herbe et les bancs, on trouve aussi des lecteurs de journaux juste de passage, des familles qui attendent l'heure du rendez-vous chez le médecin, des jeunes filles qui restent là le temps de leur lessive au lavomatic du coin, des touristes perdus qui consultent leur guide. Et puis des gens comme vous et moi, qui, à ce moment là, avaient envie de ne rien faire, juste comme ça, les doigts de pieds en éventail.